Le problème de l’électricité au Gabon n’est pas uniquement un problème de production. C’est avant tout une crise systémique qui touche l’ensemble de la chaîne énergétique : production insuffisante, infrastructures vieillissantes, réseau de transport saturé, pertes commerciales importantes, gouvernance défaillante et croissance rapide de la demande.
Malgré un taux d’accès à l’électricité parmi les plus élevés d’Afrique centrale (94 % en milieu urbain), les délestages restent fréquents, notamment dans le Grand Libreville. Le paradoxe gabonais est donc clair : le pays produit de l’électricité, mais peine à la transporter, la distribuer et la financer efficacement. (World Bank)
Le paradoxe énergétique gabonais
Des ressources importantes, mais une offre insuffisante
Le Gabon dispose d’un mix énergétique relativement diversifié :
- Hydroélectricité : environ 40 % de la production nationale
- Centrales thermiques au gaz et au gasoil : environ 60 % de la production
Les infrastructures principales comprennent notamment les barrages de Kinguélé, Tchimbélé, Poubara, Bongolo et Médouneu. (seeg-gabon.com)
Selon les données de la SEEG :
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Capacité installée | 452 MW |
| Électricité produite | 2 329 GWh |
| Réseau électrique | 5 635 km |
| Abonnés | 376 403 |
Sur le papier, ces chiffres semblent suffisants pour un pays de 2,5 millions d’habitants. Pourtant, les coupures se multiplient.
Pourquoi ?
Le premier problème : la demande augmente plus vite que l’offre
Le Grand Libreville concentre aujourd’hui près de la moitié de la population du pays.
La consommation électrique augmente d’environ 5 % par an, sous l’effet :
- de l’urbanisation
- de la croissance démographique
- de la climatisation
- de la numérisation de l’économie
- de l’extension des zones résidentielles
Or les capacités de production n’ont pas suivi le même rythme. La SEEG reconnaît elle-même que l’offre actuelle est devenue insuffisante pour absorber la croissance de la demande. (Africa Press English)
Le deuxième problème : des infrastructures vieillissantes
C’est probablement la principale faiblesse du système.
Une partie importante du réseau électrique national date de plusieurs décennies.
Conséquences :
- pannes fréquentes
- transformateurs surchargés
- difficultés de maintenance
- pertes techniques élevées
La SEEG identifie explicitement la vétusté des équipements et le déficit d’investissements passés comme l’une des causes majeures de la crise énergétique actuelle. (Africa Press English)
Dans plusieurs quartiers de Libreville, les infrastructures ont été conçues pour des populations bien inférieures aux niveaux actuels.
Le troisième problème : le réseau de transport est devenu un goulot d’étranglement
Produire de l’électricité ne suffit pas.
Encore faut-il pouvoir l’acheminer.
Le réseau interconnecté de Libreville est aujourd’hui sous forte pression.
Même lorsque certaines centrales disposent de capacités disponibles, les infrastructures de transport et de distribution limitent la quantité d’électricité effectivement livrée aux consommateurs. (Africa Press English)
Autrement dit :
Le problème du Gabon est autant un problème de réseau qu’un problème de production.
Le quatrième problème : les pertes financières massives
Le système souffre également d’un déficit économique majeur.
Selon les chiffres communiqués par la SEEG :
- les fraudes,
- les branchements clandestins,
- les compteurs trafiqués,
génèrent entre 30 et 50 milliards FCFA de pertes chaque année. (Gabonreview.com | Actualité du Gabon |)
Lors de contrôles effectués à Libreville :
- 780 branchements ont été inspectés
- 209 situations frauduleuses ont été détectées
(Gabonreview.com | Actualité du Gabon |)
Ces pertes réduisent directement les capacités d’investissement dans :
- les nouvelles centrales
- les postes électriques
- la maintenance du réseau
Le cinquième problème : une crise de gouvernance
En juin 2026, le gouvernement a lui-même reconnu la nécessité d’une réforme profonde du secteur.
Le président a annoncé une restructuration de la SEEG avec plusieurs axes :
- séparation de l’eau et de l’électricité
- distinction entre production, distribution et commercialisation
- amélioration de la gouvernance
- assainissement financier
Selon les autorités, les délestages sont également aggravés par des difficultés de paiement envers certains opérateurs énergétiques. (Connaissance des Énergies)
Cette déclaration est importante car elle montre que la crise n’est pas seulement technique.
Elle est également institutionnelle.
Les conséquences économiques
Les coupures répétées ont un coût considérable.
Pour les ménages
- achat de groupes électrogènes
- dépenses supplémentaires en carburant
- détérioration des appareils électriques
- baisse du confort quotidien
Pour les entreprises
- interruption des activités
- pertes de production
- coûts énergétiques plus élevés
- baisse de compétitivité
Pour l’État
- ralentissement des investissements
- mécontentement social
- frein à l’industrialisation
Pourquoi les solutions prennent du temps
Contrairement à une idée répandue, il ne suffit pas de construire une nouvelle centrale.
Un projet énergétique nécessite :
- Études techniques
- Financement
- Construction
- Raccordement au réseau
- Renforcement des lignes de transport
- Modernisation des postes électriques
Entre la décision et la mise en service, plusieurs années peuvent être nécessaires.
Les pistes de sortie de crise
Court terme (1 à 2 ans)
- Réhabilitation des équipements existants
- Réduction des pertes techniques
- Lutte contre la fraude
- Renforcement de la maintenance
Moyen terme (3 à 5 ans)
- Construction de nouvelles capacités de production
- Modernisation du réseau de Libreville
- Développement de centrales au gaz
Long terme (5 à 15 ans)
- Développement massif de l’hydroélectricité
- Déploiement du solaire dans les zones isolées
- Ouverture accrue aux producteurs indépendants
- Réforme structurelle du marché de l’électricité
Ce qu’il faut retenir
La crise de l’électricité au Gabon est souvent présentée comme un manque de production.
La réalité est plus complexe.
Le pays fait face simultanément à :
- une demande qui croît plus vite que l’offre ;
- des infrastructures vieillissantes ;
- un réseau saturé ;
- des pertes financières considérables ;
- des difficultés de gouvernance.
Les délestages observés aujourd’hui sont donc le symptôme d’un problème accumulé sur plusieurs décennies.
La bonne nouvelle est que les causes sont désormais clairement identifiées. La question n’est plus de savoir ce qui ne fonctionne pas, mais si les investissements et les réformes engagés seront suffisamment rapides pour répondre à une demande électrique qui continue d’augmenter chaque année. (World Bank)